Eros Evor

« Soudain, une ombre tourmentée tomba du ciel ensoleillé »
Georges Bataille, Le Bleu du ciel, 1935,
L’imaginaire, Paris, Gallimard, 1991

Au commencement, un mythe grec, celui de l’amour (incarné par le dieu Eros) et de l’âme (la princesse Psyché) et de l’histoire de leur passion dévorante d’où naquit une fille, nommée Volupté ou Hêdonê en grec . Hédonisme, sensualité, érotisme, sexe, amour et mort. Et éternité.

Au commencement, une pensée, fugitive, délicate et évanescente, celle d’une promesse esthétique élégante que la perception d’une œuvre d’Evor suggère dans son immédiateté. « Un inconscient de la vue » comme le pressentait Walter Benjamin, à la suite de Freud, révèle une image fantôme, dont on ne saisirait que les contours flous et vaporeux : un sexe, une vulve, un anus, un pissenlit, une fougère, une tache, une caresse ou le geste à peine esquissé d’un mouvement – celui de l’encre qui se mêle au pigment, un mariage liquéfié et voluptueux, où se perdent le temps et l’espace, le rêve et la conscience.

« Une heure passa, peut-être bien deux,
Peut-être un an ? Soudain
Mes sens sombrèrent
Dans une éternelle inconscience,
Et un gouffre s’ouvrit, sans fond…
C’était fini… »
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, 1882
Paris, Gallimard, 1982

Tel un atlas de « formes avec présence » où s’accumulent les souvenirs de sensations lointaines, nés de l’attention flottante des divans de velours, moelleux de torpeur et de gêne. Génie du non-lieu, air, poussière, empreinte, hantise, ici se révèle l’évocation immatérielle de l’excitation de l’encre imprégnant le papier, ou encore de l’émotion profonde du pigment se dissolvant dans le tourbillon d’un mouvement circulaire. De cette circonvolution des trous sacrés (Holy Holes), s’abiment ainsi avec vertige le regard, le désir et la psyché.
Laisser venir l’impensé, l’innocence perdue, le secret des choses et le savoir intime pour recréer le lien entre le singulier et l’universel, le chaos et l’harmonie, une manière de faire des mondes, tel serait le credo d’Eros Evor.

« Les formes vacillent, le gaz envahit les poutres, la fumée et la poussière flottent comme des amulettes. Du chaos mouvant des buildings s’écoule une mélasse de corps chauds, vêtus de jupes et de culottes, agglutinés les uns aux autres. »
Henry Miller, Printemps noir, 1936, Paris, Gallimard, 1975

Un érotisme sans corps, fait d’auras et de superstitions, de projections mentales, de fantasmes et d’images, de mythologies et de poésie, où se télescopent Apollon et Dionysos, Eros, Thanatos et Psyché, Sader-Masoch et Bataille par la subversion de l’imagination et sa sophistication même.

Là se suscite une excitation émotionnelle et sensuelle, curieuse et fascinée par l’autre... cet étranger inquiétant et inconnu, fait de chair et d’esprit, pour explorer l’alchimie des épidermes et du parfum des corps, inventer ce cocktail chimique de sens, de dualité conjuguée, de gémellité de la sensation.

Fragilités à jamais énigmatiques et irrationnelles, ces accidents cosmologiques sacrés se dessinent, faits de nacres magnétiques et vibrantes, moléculaires, de pigment iridescent et de noir profond, de voile végétal et de masque minéral, de rideau opacifié et de camouflage animal, de mutation physiologique et de transformation psychologique, de trou noir et de poudre toxique. Plumes, chrome, cuir.
Objet fantasque et obscur désir s’allient en une mythologie de l’évanescence où les poussières de lumière pétillent, cruelles et secrètes telles des vanités séminales ou des tests de Rorschach botaniques révélateurs de pensées inavouées. En conflit éternel, Apollon et la lumière de la belle forme contre Dionysos et les ténèbres innommables du chaos pour déchiffrer les mystères de la tragédie de l’être et dompter enfin ce qui échappe et déborde…

Mai Tran

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