NOBLES ET DEVOREUSES MASCARADES, par Axel Sourisseau

L’œuvre d’Evor est une véritable cour royale dont le souverain, perpétuellement absent, est finalement l’artiste lui-même. On a souvent mis l’accent sur la constante dualité de ses sculptures, entre attraction et répulsion, entre bienveillance et empoisonnement ; on a constamment souligné l’apparence hybride de ses dessins, à la fois extraits d’un immense herbier dont les limites, s’il y en a, restent indéfinies, mais également dessins astronomiques de nébuleuses colorées. Or, au-delà de toutes ces considérations esthétiques et formelles, Evor nous donne à voir tout un monde d’ostentation, avec ses princes, ses gardes et ses valets, et tous ses courtisans incarnant un raffinement factice, à l’image des sculptures de l’artiste, qui derrière une apparente fonctionnalité se composent de mécanismes parodiés et inutiles. Les Absorbeurs d’idées noires sont perpétuellement vides, comme incapables de remplir leur fonction, et la Lying Lyre demeure silencieuse, sombre et sans cordes.
Les noms des œuvres, chaque fois soigneusement choisis, sont à l’image des titres de noblesse, matérialisant dans l’identité des aristocrates de cette cour volage, des terres acquises ou volées, et des châteaux détruits ou inachevés. Trapp’s Trap, est un jeu de mot entre le terme « trapp », issu de la géologie, et désignant une coulée de lave basaltique, et « trap », le piège. Panachemonamour nomme quant à lui une sculpture stylisant la roue du paon, rendue à la fois macabre et inutile car ne subsiste des plumes que les rachis. Tout n’est qu’une vaine mascarade.
Si l’on pourrait placer Evor dans le prolongement du courant surréaliste pour certaines sculptures, il en abandonne cependant l’aspect torturé ou psychanalytique, préférant privilégier l’humour. Détournements symboliques et accessoires fétichistes remplacent les montres molles et Vénus à tiroirs de Dali, ou l’aspect figuratif allégorique de Magritte. L’onirisme est néanmoins bien présent, avec ces diamants plantés sur une météorite fortifiée (Trapp’s Trap, 2010) ou cette carcasse d’animal à épines surmonté d’un calice (L’Ombre du Festin, 2010).
La faune et la flore sont récupérées, déguisées, se travestissent : ici une petite méduse meringuée ne demande qu’à être croquée, mais sa teinte noire et argentée trahit sa nature venimeuse et provoque la répulsion du spectateur prédateur (Délice, 2011) tandis qu’à quelques pas de là, des oursins carnivores prisonniers des sables se tiennent prêts à étouffer quelque créature aventureuse (Urticalices, 2011). Bois de cerfs et cornes en tout genre deviennent quant à eux arbustes épineux ou pattes d’instrument monstrueux.
Cette nature cohabite harmonieusement avec un panel d’œuvres à connotation fétichiste, quasi coquines, sous la forme d’accessoires disproportionnés (Fisticuffs, Essential Accessory) ou suggérés, notamment par la peinture (Ohholyhole, Titskiss), dont les titres, une nouvelle fois, sont évocateurs. Les matières comme le cuir, le métal, ou encore les tissus transparents participent à cette théâtralité du plaisir et ses instruments de mise en scène. La trivialité des objets dont s’inspire Evor pour ces œuvres est complètement évacuée, car hors contexte : ne reste qu’un écho des formes, quelques clins d’œil à leur fonction supposée.
Finalement, Evor nous offre le monde qui nous entoure sous un angle superficiel, au sens premier du terme : il éclaire « ce qui est en surface ». L’homme, par les objets qu’il conçoit pour son plaisir, est mis sur le même pied d’égalité que les mécanismes de la nature : tout n’est que déguisement.
Il faut séduire pour posséder, ou jouir, il faut appâter afin de dévorer. L’humain, l’animal et le végétal doivent s’adapter et se fondre dans leur environnement, se montrer attirants et alléchants, sans provoquer non plus l’écœurement : la victime pourrait se méfier. Une fois la confiance de leur proie acquise, puis celle-ci prise au piège, ils la dévorent.

Axel Sourisseau